Errance de la bibliothèque


Il n’habite nulle part, et partout à la fois,
Erre à l’infini, écrasé par son bagage, acculé par l’âge.
Rides creusées par des torrents de souffrance
Traits tirés par la sécheresse de l’air rance,
Cheveux terreux et barbe blanche.

Il cache son nom comme un secret, comme le trésor inestimable de la vérité que l’on sait mais que l’on garde pour soi. Secret de l’existence. On lui donna un surnom, comme pour faire vivre ce qui n’est point nommé. Lorsqu’il était seul, il parlait aux esprits. Freud, Lacan, Winnicott. Et la bibliothèque ferma ses portes. Il évoqua une fois son père, mort à soixante ans. Il disait qu’il lui en restait quatre. C’est longtemps, et peu de temps. A y regarder de plus près, ses yeux brillaient d’une saisissante clarté. Fenêtres sur le monde, ils photographiaient chaque instant au travers d’un lent clignement. La réalité sous l’obturateur, bascule du miroir, images du passé.

Il aimait les lettres et l’université, les philosophes et les apostrophes.
Il courait les couloirs,
Il s’enflammait dans des débats insensés,
Se laissait prendre à d’ardentes passions qui le perdaient,
Consumant sans mesures les excès de sa jeunesse,
Et les folies de la sagesse.

Pourvu que cela dure éternellement,
Pourvu que s’arrête le temps.
Et Nietzsche souffla doucement dans son oreille,
Et Baudelaire souffrit longuement,
Sombre tristesse dans laquelle s’affaisse,
La vaste cage de la pensée.

Freud, Lacan, Winnicott,
La bibliothèque ferme ses portes.

Reclus dans la rue, prisonnier de l’infini,
Battre le pavé.
Les passants indifférents filent le vent.
Freud, Lacan et Winnicott sont mauvais compagnons.
Les portes de la bibliothèques sont toujours fermées.

Le crépuscule lui tend un livre,
Photographie de l’instant, au fond de l’œil, le miroir bascule, images du passé.
Nietzsche souffle toujours dans son oreille,
Les idoles se meurent, Baudelaire souffre encore.

Un mot tomba sans bruit sur le sol.

Clignement, fermeture, bascule du miroir, ouverture.
Fenêtres sur le monde, saisissante clarté.
La bibliothèque est toujours fermée.
Un mot défia la tournure,
Et la phrase déferla,
A l’envers du monde,
Et il s’échappa,
Heure de fronde.

Freud, Lacan, Winnicott,
La bibliothèque ferme ses portes.